Respirer la vie

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-Camille, respire bon sang ! Respire !! Criait un homme affolé tandis que je m’évanouissais.

Au lieu de sentir mes membres se fracasser contre un parterre dur, j’atterris dans une espèce de masse opaque, visqueuse et brumeuse à la fois, comme si le sol n’était qu’une vague de brouillard lourd et gluant. Respirer dedans me parut impossible, et plus les secondes passaient et plus je me sentais abandonner. Pourquoi lutter ?… pourquoi devais-je encore combattre et continuer éternellement à faire toujours plus, sans répit ?

Il tenta de me secouer, inquiet comme pas possible.

-Non-non-non ! Reviens à toi, allez ! Respire, respire ! Reprends de l’air bon sang !

Mon corps n’y arrivait plus. La fatigue, le manque énergétique, j’avais la sensation de ne plus arriver à avancer, de ne plus avoir envie de faire d’efforts. Tout me semblait dur et difficile. Vivre dans ce corps était pénible, toujours agir dans  ces mondes me pesait. Rien ne se calmait jamais. Je voulais juste que tout s’arrête pour avoir un moment de repos. Je pourrais retrouver le calme, la tranquillité et la sérénité, le silence, la fin des guerres, et ne plus prendre les armes, connaitre une nuit de rien, plus rien du tout, une nuit où je pourrai disparaitre, sans mission à exécuter, sans peuple à gérer, sans âme à aider.

Il plongea sa main dans le sol, et rattrapa mon visage inanimé qu’il enserra précieusement. Il me tapota doucement mais activement les joues.

-Allez-allez-allez, réveille-toi, réveille-toi, me lâche pas comme ça…

Il secoua les épaules, les bras, les mains, mais tout retombait aussitôt sans vie et mon buste sombra à nouveau dans la brume.

-Camille !! Non !! Reviens bon sang !! Mais reviens, l’entendis-je hurler au loin.

Moi je ne percevais que le brouillard, la glue irrespirable et la difficulté partout. Mon ventre ne se gonflait plus. Ma trachée ne s’ouvrait plus, ou presque. Seul un filet me permit quelques élans médiocres avec un flux qui ne cessait de s’étioler avec les secondes qui défilaient. Mon guide lui, passa de l’inquiétude à l’angoisse. Il se jeta sur moi et bascula mon corps à la renverse, tête en bas. Il me positionna sur une pseudo-ligne verticale énergétisée qui me permit de léviter à moitié toute seule. Il m’enroula dos contre lui, de telle sorte à ce que ses bras passent autour de ma taille, et qu’il puisse ainsi atteindre mon ventre avec ses poings. Il se cala sur son rythme cardiaque dynamique et commença un massage ventral agressif. Cela eut le même effet massage cardiaque, sauf qu’au lieu de relancer le cœur, il chercha à relancer la respiration.

-Nh, feula-t-il en symbiose avec ses à-coups, Camille, respire, je t’en prie ! Ouvre la bouche et respire !

Rien ne se passa. Il reprit sans perdre une seconde.

– Nh ! Ouvre la bouche bon sang ! Tire de l’air !

Je perçus la chaleur de son torse collé à mon dos, ses bras me serrant fort, et son poing fermé sur l’estomac scellé par son autre main aplatie dessus. Voyant que cela ne changeait rien, il voulut me faciliter davantage la tâche. Il déporta le reste de mon poids sur son bras en s’assurant de bien garder son poing enfoncé, et glissa sa main libre le long de son corps jusqu’à trouver mon visage pendouillant dans le vide contre ses cuisses. Dès qu’il sentit mes lèvres, il y enfonça ses doigts et les recroquevilla aussitôt pour avoir une emprise sur ma mâchoire, ce qui la contraignit à s’ouvrir au maximum.

-Tu sens mes doigts là dans ta bouche, dit-il en même temps, ta bouche est ouverte, tu peux respirer maintenant, tes voies sont dégagées ! Tu peux le faire, vas-y ! Attrape de l’air, Camille.

Il desserra à peine sa prise, se repositionna pour le porté, et dès qu’il constata toujours aucun signe de vie, il redoubla d’effort. Encore et encore, toutes les secondes, calé en rythme incessant, à une cadence quasi militaire.

-… Ngh … respire… Ngh… prends de l’air bon sang !…. Ngh….pourquoi tu ne respires pas ?… nh !…. pourquoi tu refuses de prendre de l’air ?… tu n’as plus beaucoup de temps… ouvre la bouche et accepte l’air !… nh ! … Camille, sens ton ventre…j’appuie dessus… tu le sens ?… laisse-le se gonfler, laisse l’air l’envahir, allez !… nh !… nh…

Sa voix prit soudainement une teinte plus grave.  Il me secoua avec nettement moins de retenue, et mon corps se retrouva balloté violemment sous chacun de ses assauts.

-Le temps, le temps presse, allez-allez, s’exclama-t-il d’un ton impatient, …Nh… ton temps va s’écouler… Camille, choisis de respirer… choisis, mais choisis maintenant, tu vas y passer… Nh !….

Son dernier coup m’appuya tellement fort que je perçus son poing s’enfoncer loin dans mes entrailles. Il n’avait plus le temps de prendre de pincettes, et cela devait expliquer son geste désespéré. Ayant horreur d’être secouée à la base, son geste brutal me fit  reconnecter face à l’urgence de la situation. Mon coeur ne cessait de ralentir et s’était totalement désynchronisé. Voulais-je vraiment partir ?… voulais-je ne pas retrouver chouchou ? Parce que là c’était parti pour… Si je n’ouvrais pas ma trachée, on serait à nouveau séparés. A quoi bon alors travailler toutes ces années, si c’était pour ne pas le retrouver ici ?… Allais-je l’abandonner ? Et si lui me faisait ça, comment le vivrais-je ?…

Je battis à nouveau des paupières et forcai tant bien que mal le retour. Sur une faible impulsion, ma trachée libéra un espace à peine suffisant pour qu’un souffle rauque force enfin le gonflement de mon ventre.

Pendant que l’air réanimait mon corps, je pris conscience que mon calvaire ne s’arrêterait pas de si tôt. Le travail reprendrait à la seconde où je serai à nouveau debout et opérationnelle. Car mes guides n’entendaient pas mes « non ». Ils n’entendaient pas mes « stop », mes besoins de vacances et de repos. Je me sentais foutue et condamnée à combattre, encore et encore.

-Oui c’est ça, c’est bien, réagit mon guide en me repositionnant sans attendre à l’horizontal tout en surveillant mes rentrées d’oxygène, Respire encore, continua-t-il en apposant une nouvelle pression sur mon ventre pour m’aider à percevoir le poids du gonflement et ainsi amplifier la connexion à mon corps. Vas-y, respire à fond.

Puis, quand il me vit chercher à me relever, il me tendit aussitôt ses bras en guise d’appui.

-C’est ça, relève-toi, là… doucement… Prends de l’air, encore… Gonfle au maximum… c’est bien… prends de grandes inspirations, allez, gonfle plus encore, tu en as besoin, ton corps en a besoin de plus encore. Respire profondément, … c’est bien…

Lorsqu’enfin j’eus assez de force pour parler, il émit un soupir de soulagement, mais me regarda quelque peu déconfis. Rien qu’à voir son air, et en sentant mon cœur lutter pour reprendre ses droits, il n’avait pas besoin de me faire un dessin.

-Tu n’étais pas assez puissant pour m’aider, articulai-je péniblement en fuyant son regard.

-Que je sois deux fois moins puissant que toi ne change rien, si tu ne souhaites pas respirer, je ne peux rien faire. … Tu dois vouloir vivre, conclut-il après une pause, je ne peux te forcer si ce n’est pas ce que tu souhaites.

Il finit à peine sa phrase que mon corps me rapatria à la vitesse lumière dans mon lit, mon ventre ne se gonflant presque pas sous la couette. Lorsque je repris enfin de l’air, je compris pleinement la situation, mais ma gorge refusait encore de s’ouvrir totalement. Le souffle rauque, mon attention portée sur le coeur, je checkais mes battements / minute et m’efforçai de suivre correctement les consignes de mon guide. Il me fallut seulement quelques minutes pour reprendre une respiration normale, toutefois, je savais déjà que cette-fois là, j’allais avoir besoin de plusieurs semaines pour m’en remettre.

-hm… de retour ici finalement… vivre dans ce monde…  travailler le jour, travailler la nuit. … D’ailleurs, quand j’y pense, c’est quand la dernière fois que j’ai failli vraiment crever ?…  (le souvenir remonta). Je devrai songer à porter la nuit à un bracelet qui traque le rythme cardiaque et envoie des décharges ou des appels sur portable en cas de chute brusque, parce que là, on dirait presque une procédure de routine pour moi…

Quelques minutes plus tard, je fondis sous ma couette, la poitrine encore tiraillée. Voir mes amis le soir allait me changer les idées. Après tout peut être que mon moment de répit était là. Rire quelques instants de tout et de rien.

 

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